24.10.2018

Répartition, capitalisation

 Une affaire de culture ?  

Après la Seconde guerre mondiale, la France a opté pour un système de retraite par répartition. Plus de 70 ans plus tard, ce dernier assure plus de 97 % des pensions des retraités français. Ce choix qui distingue notre pays de ses partenaires de l’OCDE était sans nul doute rationnel à la sortie de la guerre, en pleine période de reconstruction et au moment où la France connaissait une forte hausse de sa natalité. Le rendement des régimes par répartition (montant des pensions par rapport à celui des cotisations versées) était alors supérieur à celui des régimes par capitalisation. 

 

Le choix du « tout répartition » est la conséquence des difficultés de mise en place dans l’entre-deux-guerres d’un système de retraite couvrant toute la population active.

 

Ce choix répond également à des considérations idéologiques. La capitalisation a été associée au capitalisme, aux marchés financiers, à la spéculation. La répartition a été auréolée d’une image sociale. Elle a été associée à la solidarité intergénérationnelle qui renvoyait à la solidarité de la Nation à l’égard des anciens combattants. Par ailleurs, la faillite des rentiers avait laissé un souvenir cuisant à nombre de Français. 

 

Cette primauté de la répartition a été inscrite dans la loi n° 2003-775 du 21 août 2003 portant réforme des retraites appelée « loi Fillon ». Son article premier indique que « la Nation réaffirme solennellement le choix de la retraite par répartition au cœur du pacte social qui unit les générations ». 

 

Les pays anglo-saxons ont opté pour des systèmes mixtes laissant une place importante à la capitalisation. Ces approches différentes ont-elles des incidences sur le fonctionnement des économies ? Le recours massif à la capitalisation influe-t-il sur le partage des revenus et donc sur le niveau des salaires et des profits ? Permet-il de contenir les dépenses publiques de retraite ? 

 

Aux États-Unis, les dépenses privées de retraite font presque jeu égal avec celles relevant du public, 4,8 % contre 6,5 % du PIB. Au Royaume-Uni, les taux respectifs sont de 5 et 8,6 %, et en Allemagne de 0,6 et 9,5 %. L’Italie et l’Espagne sont assez proches de la France. Pour la première, les dépenses privées de retraite représentent 0,5 % du PIB contre 13,8 % pour le public. En Espagne, presque 100 % des dépenses de retraite sont de nature publique (à hauteur de 9,2 % du PIB). Enfin, au Japon, les dépenses privées s’élèvent à 3 % du PIB et les dépenses publiques de retraite à 11 % du PIB.

 

À l’exception de l’Allemagne dont la population diminue, les dépenses publiques de retraite ont augmenté dans tous les principaux pays de l’OCDE. Une stabilisation des dépenses publiques est constatée aux États-Unis depuis 2014, au Royaume-Uni depuis 2012 et au Japon depuis 2008. Les baisses concernent avant tout les dépenses publiques. En France, en Espagne et en Italie, les dépenses de retraite se stabilisent depuis trois ou quatre ans. 


Aux États-Unis comme au Royaume-Uni, les investisseurs – dont les caisses des retraites – ont recherché une rentabilité plus élevée des fonds propres. Ils ont pu ainsi contribuer à une déformation du partage des revenus au détriment des salaires.

 

Mais le rôle des fonds de pension ne doit pas être exagéré car cette déformation du partage des revenus au détriment des salariés s’observe non seulement aux États-Unis et au Royaume-Uni, mais aussi au Japon et en Allemagne depuis la crise. Néanmoins le décrochage est le plus net aux États-Unis, où les salaires ont, augmenté de 7 % en valeur réelle entre 2002 et 2018, quand les gains de productivité par tête ont progressé de 32 %.

 

Au Japon, l’écart de croissance entre les salaires réels et les gains de productivité a été de 12 points sur la même période. Il est plus faible en Allemagne et au Royaume-Uni. Sur la même période, en revanche, en France comme en Italie et en Espagne, les salaires réels ont progressé plus vite que la productivité. L’écart en faveur des salaires est de 2 points en Espagne, de 4 points en France et de 8 points en Italie. 

 

Si dans la période des Trente Glorieuses, la répartition a offert de meilleurs rendements que la capitalisation, depuis les années 90, ce n’est plus le cas. Même en intégrant la Grande Récession de 2008, sur la période de 2002 à 2018, le rendement des actions (dividendes sur indices boursiers) a été supérieur dans tous les pays à la progression des salaires réels, ce qui donne un avantage indéniable à la capitalisation par rapport à la répartition.

 

Cette situation concerne non seulement les pays ayant opté pour des systèmes mixtes comportant une forte dose de capitalisation mais aussi les autres, France comprise, où la répartition est dominante. 

 

rendement des actions

 

Les pays qui ont opté pour une dose importante de capitalisation se caractérisent naturellement par un poids plus important des placements actions. Mais contrairement à certaines idées reçues, l’absence de fonds pension n’accroît pas la détention des grandes entreprises par des capitaux étrangers.

 

En prenant en compte l’ensemble des actions cotées, à la fin de 2016, les taux de détention par les non‐résidents étaient de 47 % environ en Espagne, 52 % en Italie, 54 % au Royaume‐Uni, 55 % en Allemagne, 69 % en Belgique et 71 % au Pays‐Bas contre 40 % pour la France. Ce ratio dépend avant tout de la taille des entreprises et de leur ouverture au commerce international, davantage qu’à la présence ou non de fonds de pension. 


La retraite par capitalisation peut contribuer sans aucun doute à la réorientation de l’épargne vers les actions et se justifie au niveau de la rentabilité en matière de retraite. En revanche, elle ne semble pas, sauf aux États-Unis, expliquer la modification du partage de la valeur ajoutée des entreprises constatée ces dernières années. Le rôle et le poids des fonds de pension sont éminemment liés aux cultures et traditions des différents pays. Dans les pays anglo-saxons mais aussi aux Pays-Bas, le financement par actions est au cœur du capitalisme, à la différence de ce qui se passe en Allemagne ou en France.
 

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